14 mars 2008

Mignonne...

 

             Pour eux, Seigneur et tous ceux qui reposent en Jésus-Christ, nous vous supplions d'accorder un lieu de rafraîchissement, de lumière et de paix. Par le même Jésus-Christ Notre Seigneur pardonnez à leur mère qui a péché dans l'ignorance. Amen.
   Relevez-vous maintenant, ils reposent en paix.
Comment monteraient-ils au ciel du fond de l'eau un ange viendrait-il les chercher ? Les anges avec leurs ailes ne savent pas nager.
J'espérais que leurs âmes eussent moins souffert que leurs corps dont elles s'étaient détachées comme en suivant les pointillés d'un billet de loterie. Je vis feux follets et invisibles, d'immatériels esprits planant à la surface de l'eau s'élever aux nuages à l'instar de mon oncle Arsène myope doué de survue pour l'invisible. Ses mains en imposition sur la douleur avaient guéri de leur magnétique puissance plus d'une âme ou d'un corps. On le remerciait en œufs fécondés ou non, poulets, et nourriture donnant le change à sa femme si belle et lointaine, son regard gris tourné vers sa patrie quittée pour suivre les pas de l'homme à la douleur contenue, joueur de flûte ensorcelant son cœur.
   Elle avait quitté ses parents, à peine nubile, quinze ans disait-on, oncques ne vit-on si belle fiancée figée dans sa grâce photographiée avec son époux, esseulée mais appuyée sur son bras certain. Il lui suffisait de le sentir à portée de tact pour qu'aussitôt le mal de patrie s'envolât. Ses parents, une bouche de moins à nourrir l'avaient laissée partir, gravir le marchepied du train, son père l'accompagnant vers le fiancé, penché à la fenêtre du wagon, comme si le train eût été l'église où il l'allait marier, confier ad vitam à un autre bras, sans témoin, la foi seule en la bonne mine du magnétiseur, sourcier quêtant origines insoupçonnées, les découvrant parfois, sa baguette s'affolant, on eût dit les rênes d'un équipage au grand galop. J'en avais tâté un jour, croyant voir là vulgaire bâton fourchu. Hasard ou magie, je n'étais pas demeurée longtemps incrédule, tandis que j'avançais dans le jardin récemment ensemencé, ma main droite dure comme fer et souple comme l'eau, laissant toute latitude au coudrier en ses œuvres, vibrant si fort que je peinais à le contenir, quand cousines ou sœurs n'avaient tenu qu'une baguette à fourche. Mon oncle confirmant ma prédisposition à la sourcellerie, je délaissais l'occulte pouvoir, ne le ramentevant qu'une fois pour te secourir lorsqu'en bas âge tu faillis périr.
   Sa femme utilisait des manches à balai pour y suspendre une sorte de pâte d'eau et de farine, fleur de sel envoyée par ses parents, la découpant en lanières qu'elle plongeait dans l'eau bouillante, salée avec du beurre, j'adorais manger chez elle. Elle en faisait quelquefois en grand, donnant à maman et aux cousines. Maman en nourrissait ses poules, jamais sa maisonnée, quoiqu'elle m'eût vue un jour dans le poulailler, même crues -mais fraîches- je trouvais les pâtes encore délectables. Elle disait que cela ne tenait pas au corps. Arsène serait bientôt mort, s'il n'avait mangé une fois la semaine chez nous, galettes de patates que sa femme, l'estomac autrement fait, ne digérait point, alimentant les sarcasmes de voisins peu accoutumés à l'Étrangère trop belle, plus qu'aucune des filles du pays, mettant à mal l'orgueil local.
   J'aimais aussi l'écouter chanter ou parler, accent si vif contrastant avec la douceur de sa voix. Les airs, je les retenais pour les fredonner quand cousette serait devenue, à l'atelier épater les oreilles aguerries et blasées de mes comparses. Maman ne la prisait point trop et mes fredaines non plus, lorsque je revenais de chez l'Arsène, une mine de conspiratrice en masque et me glissais bien vite dans la chambre que je partageais avec ma sœur, ombre de l'après-déjeuner propice aux éclipses et prenais majestueuse la pose de lectrice.

   Ce qui n'était qu'attitude devint une passion, je me mis à lire tout ce qui était en signes codés, les lettres, je les aimais comme des poupées minuscules auxquelles je me plaisais à dessiner des habits. J'empruntais en cachette le journal de papa y découvrant la fin de la guerre. Mon père allait donc revenir. Enfant déjà fort gaie, on ne vit que du feu à mon regain d'énergie, maman se plaignant seulement que je soulevais trop de poussière, mais à peine, c'était sa réussite ma tête de lune ravie.
   Ma sœur m'avait abonnée à La semaine de Suzette, que je dévorais lorsqu'elle paraissait, n'ayant de cesse de l'intégralement lire, apprenant par cœur certaines histoires qui, revenues à ma sauce, se transformaient dans la cour de récréation en véritables nouvelles sur des parentes éloignées qui jamais ne viendraient infirmer mes contes. Mes camarades ébaubies tenues en haleine par des épisodes qu'en feuilletoniste, j'interrompais en plein suspens, s'impatientaient lorsqu'arrivée un peu tard, je les privais du premier épisode de la journée. Notre maîtresse, jalouse de l'attention qu'elle ne captivait jamais autant que moi, me considérait comme une envoûteuse et m'aurait mise à l'écart si ma mère, soucieuse qu'aucune injustice ne me fut faite après celle qui m'était échue en naissant, ne l'avait rappelée à l'ordre. Prenant son courage en bandoulière, puisqu'elle ne pouvait passer le portail de l'école sans que la crainte lui étreignît aussitôt le cœur et inspirant fort, elle entrait dans l'enclos du savoir, où l'institutrice ne s'épanouissait pas elle-même, flétrie avant l'âge et coiffant sainte Catherine depuis plusieurs années, à s'en désespérer les narines.

Posté par Carine Fouquet à 23:27 - - Commentaires [0] - Permalien [#]


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