Le blog de Carine Fouquet

La littérature est une pensée en images. Elle tente de saisir une réalité vivante qui ne se laisse pas attraper, de raviver les souvenirs et d'anticiper en l'observant un monde en devenir fou ou sublime, selon.

17 février 2008

Accepter de se perdre...

Accepter de se perdre. Consentir à ce qu’un livre à la pagination, aux césures avérées (”D’elles à nous”, “Vanon”, “Testimonium”) glisse entre les yeux, et tire sa force ici et là d’une inquiétude en suspens toujours. Quand on lit “j’avais éteint le voyage par mégarde”, la vertèbre de cette proposition est à la fois virtuelle et concrète, familière et fissurée, unheimlich. De quel voyage s’agit-il pour qu’on puisse, par un maniement quelconque (touche informatique ou bouton télévisuel ?) en éteindre l’impulsion et la course, de quelle volatilité est ce voyage pour qu’une mégarde en puisse être l’effaceuse ? Dans quel monde sommes-nous ? Que comprendre lorsque la narratrice affirme ou constate, on ne sait plus trop : “Avisant une prise électrique, je branchais mon petit monde et trouvais un site pour m’héberger” ? Les figures parlantes et agissantes semblent naviguer dans une sorte de flottaison interstellaire où le sol s’atteint parfois.

Tout le récit (mais est-ce un récit ?) oscille, et, par une sorte de métonymie, subreptice mais d’autant plus prégnante, il devient la matière d’un contenant icônique : un homme et une femme “s’endorment, croisent leurs rêves”. L’onirique paraît manipulable, à porté de copier coller. L’architecture d’Ad nauseam est matriochkée, un récit s’ouvre sur un autre comm e l’est (qui n’en a fait l’expérience ?) toute mise en abîme, sur l’écran ordinateur, de fenêtres en fichiers, d’arborescences dévidées jusqu’à leur terme. Deux soeurs, à la mort de leurs parents , “s’abonneraient pour des cimetières différents”. Il existe actuellement, on ne le sait pas assez, de webiques ossuaires où les internautes viennent fleurir des sépultures, et dont l’emplacement de pixels se monnaye par cartes bancaires. Le texte n’émet pas de jugement de valeur, mais décrit, au fil de ses pages, des objets et des pratiques, qui, pour torpilleurs de facto qu’ils soient de nos civilisations (peut-être demain ne mourrons-nous plus mais ne ferons-nous que nous effacer, chagrin et peine vidés de leur sens ou, pour ceux qui vraiment y tiennent, rejoués grâce à quelque touche return sur le clavier ordinateur) n’affirment ni réprobation ni hommage : manière de suggérer qu’on en est plus là, lesdites pratiques ayant infusé dans le quotidien de chacun et de chacune d’entre nous, par la force économique et tyranno-publicitaire, des choses.

La puissance poétique d’Ad nauseam, mais d’une poésie d’effroi et de rire (un rire déjà jauni, au Lebensraum s’étrécissant, pouvant encore tenir à distance, mais pas pour longtemps, le prémonitoire qui vient) procède de ces phrases désaffectées, quand trop de proses aujourd’hui oublient les moments beckettien, simonien et guyotien, et font très vite assaut de valeur, de sentiment, bon ou mauvais, tuant tout par surnomination. Ecoutez ceci : “La servante, dans l’ombre s’avança, une chandelle à la main pour constat d’amour.” Le dernier terme de la phrase est ponctionné de sa sève par celui qui précède. On assiste à la fois, ici, à un présent fonctionnalisé et à la réminiscence, même plus sensitive mais nominale, de ce qui s’appelle “amour”. Mais l’époque ne paraît pas totalement scellée sur des existants déjà sans joie ni peine, elle est en passe de l’être : “autour de l’écran, on m’enviait mes sensations. Mon site de souvenirs personnels faisait baver d’envie plus d’une interchangeable”. De quels vivants s’agit-il quand on a lu, quelques minutes auparavant, “enfermée dehors, la tornade ne me menaçait plus ?” L’expression paradigmatise cette bizarrerie cosmogone que j’ai dite et qui du coup contamine l’objet sous nos yeux :

Avons-nous affaire à un livre, ou bien à l’écran informatique figurant un livre ?

Le texte distille tout en son long une sorte d’appel à métonymie, comme on parlerait d’appel à témoins, il ferait écho, cauchemardement, à nos vache-qui-rit d’enfance, mais sans la joie où nous mettait la mise en abyme de la rieuse bovine, sur le couvercle. Pourquoi envierait-on les sensations si ce n’est parce qu’on ne ressent plus soi-même, mais comment pourrait-on envier ce qu’on ne saurait éprouver qu’en son corps propre ? Toute une thématique dix-huitième, celle d’un sens problématiquement commun, socle possible d’une société à partir des sujets (qu’on songe à la Critique de la faculté de juger, de Kant) pourrait en majesté s’ériger là, si les mots qui suivent ne la ratiboisaient à l’absurde. Comment une interchangeable peut-elle n’avoir pas, déjà, ontologiquement, éprouvé ce que ressent une autre et donc encore en baver d’envie ? (Ici, rire et frisson aussi : interchangeable, on nous forcera à l’être, si l’on n’y prend garde, et puis ne le sommes-nous pas déjà, parfois, comme viandes ou matricules, ou comme administrés ?)

J’aurais mal lu.

Mais que serait “mal lire” un texte qui ne se cercle d’aucun vouloir-dire ? J’ai lu non la phrase, mais l’impression qu’elle me faisait. Comment en irait-il autrement ? Et pourtant, il est écrit que le site est celui de “souvenirs personnels” de la narratrice. D’où, dans cette logique, l’appétence de toutes les interchangeables vis-à-vis d’elle comme l’individue dernière, la prototype qui ne s’échange plus. Et pourtant (Deuxième). Il faut n’être pas totalement interchangeable, posséder une identité, même flottante, pour désirer quelque chose de l’autre. Comment cela se peut-il ? Une interchangeable ne saurait avoir de soi propre. L’inquiétante étrangeté vient de cette littéraire contradiction performative, mais nous frémissons d’avoir à choisir, un jour, d’être du côté interchangeable ou du côté individu(e).

Dans ce monde, les chambres ont des fermetures électriques (j’avais lu fermeture éclair), les double clic mettent les gens à la rue, et le calendrier inspire la remarque que “c’était pourtant novembre, le mois où l’on meurt le plus”. L’impersonnalité du “on” constatif laisse croire que les morts “naturelles” sont plus nombreuses en ce mois-ci, mais l’artefact ici saille par sous-entendu, car novembre, par une donnée notoire, statistique, est la période où l’on se suicide le plus.

Ad nauseam décrit sans donner de raisons, une peine infinie “étouffée par les silencieux de la voiture paternelle”. La technologie magiquement sait taire le concret de tout sentiment. Comment ne pas voir là, dans cette micropolis familiale, la pratique politique elle-même, comme symptomatologie : aujourd’hui, sous quelques-unes de nos contrées, on ne cherche pas les causes de la mendicité, on promulgue, à l’échelle d’une ville, des arrêts qui l’interdisent (comme publicité mauvaise pour l’équipe municipale).

Mais l’oeuvre ne saurait se lire qu’à ce prisme politique, elle est d’un calibre plus large, c’est toute la génération et la corruption, tout le jeu des descendances qui par lui se corrode. On y voit la narratrice “méditant ce site mixte où les femmes ne pouvaient enfanter sans les hommes.” La force du texte réside dans son invention d’un monde en légère anticipation du nôtre, qui commence à se fissurer, là sous nos yeux, à l’instar d’un trottoir quand le séisme n’a pas encore tout avéré de son épicentre. Aujourd’hui, un nouveau gynocentrisme est possible qui évince le mâle comme personne, présence physique, affective, parentale, pour ne garder de lui que quelques gouttes d’une semence optativement fécondante. Maintenant, les hommes (en témoigne le personnage de Vanon) tombent enceints, s’adonnent à des travaux d’aiguille, paternent leur progéniture, parcourant des ouvrages dont “les pages s’autofeuilletaient, dans le lectorium”.

Pourquoi ce titre, Ad nauseam ? (La locution apparait dans la phrase : “Je les sentais à mes côtés, s’agrippant aux lobes de mes oreilles, dans mon cou ad nauseam, complotant contre moi une irreprésentable suite, leur sarabande me retranchant dans les limites, limen de la raison”) sinon peut-être parce qu’on n’est dans ce cosmos-là, jamais dans son assiette, entre ce qui est et ce qui sera, l’estomac et le coeur en tourneboule. L’autofeuilletage du livre signe, à l’absurde, un surcroit technique pour une lecture sui generis, exhaustive ou se voulant telle, totalitaire, pouvant même se passer de lecteur, tandis que la latinité du terme (lectorium) rappelle un temps ancien, ecclésial. Je viens d’écrire “tandis que”, c’est une locution d’après coup, car les mots font jointure d’une simple virgule, et deux époques se conjoignent sans aucune charnière adversative.

L’extraordinaire cosmogonie érigée là fait de notre présent le Moyen-Age du futur.

Aussi Ad nauseam ne se peut-il ranger dans quelque genre, fantastique ou science-fictionnel, car ce qui s’y machine, n’est pas un état déjà futurisé, mais le tremblé, le mouvement par quoi nos fondations et nos institutions d’hic et nunc laisseront peut-être place à autre chose, pour le meilleur ou pour l’affreux. Le texte ne juge pas cette croisée des chemins, il en donne l’incarnation.

L’implacable qui monte ici est d’autant plus grand parce que la langue, sa préciosité voulue, aux réminiscences de conte moyen-âgeux. (”Le lendemain, la belle était à l’heure”) paraît faire rétention de véhémence : le policé du style laisse toujours imaginer la figure quand il se débride : “Fétu de paille qu’aucun désir ne pourrait plus atteindre sinon dompté au milieu d’une claire apparence de beauté, le monde n’était plus que prothèses, artefact de corps, et Vanon s’y pliait, chimiquement.” Les pages dernières de l’ouvrage sont glaciales et superbes, et scellent la débâcle des minoritaires de ce monde, dans un office para-mallarméen, où le virtuel a conquis la place naguère de l’essence-fleur voulue par la poésie : “Seules quelques impies, ou fortes têtes comme moi répugnent à la belle unanimité, au grand murmure s’élevant urbi et orbi quasi. Et après avoir pris, à la demande de l’officiante qui religieusement se lève, absente de tout autel, une pastille consacrée et un liquide idem, vous retournez vous asseoir en face de l’écran, vous crucisignant et agenouillé, d’une main discrète, vous cliquez sur la sortie, immédiate.”

Ludovic Hary, juin 2001

Ludovic Hary est l'auteur de Nous nommer serait catastrophique, Ed. Verticales, février 2002 et de Sous la vitesse, Ed. Verticales, mars 2008

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